Archives pour février, 2012
L’Etat est-il capable de dealer ?
C’est une question que je me pose avec du recul et qui me paraît importante. Dealer, tomber d’accord, tenir ses engagements c’est fondateur dans une relation. Dans les relations entre les personnes, dans le commerce, entre partenaires. Or si l’on considère que l’État n’a pas vocation à faire tout, tout seul, la question de comment l’État se comporte à l’égard de ses partenaires devient essentiel.
Expérimentation sociale
Au cours du mandat gouvernemental qui s’achève est apparu une notion nouvelle, sous l’impulsion de Martin Hirsch, celle de l’expérimentation sociale. Cette idée remarquable propose une autre pratique de l’État que celle qui a été à l’œuvre par le passé. Au lieu de partir de grands plans de changements décidés au sommet de l’État ayant vocation à s’appliquer sur tout le territoire du jour au lendemain, il s’agit d’expérimenter localement de nouvelles approches, d’évaluer leurs effets et à l’aune des résultats d’envisager leur généralisation. Cela évite, par exemple, de dépenser des millions d’euros pour la mise en place de mesures qui peuvent s’avérer à l’épreuve de leur mise en œuvre, inadaptées ou inefficaces. L’évaluation qui est au cœur de cette démarche permet elle de s’assurer de l’efficacité de la dépense publique, ce qui au regard de notre dette publique est loin d’être un luxe.
L’Etat pose ses conditions…
LA MANU comme des dizaines d’autres projets a fait partie de la première vague d’expérimentation sur l’insertion des jeunes pour une période de trois ans. Les conditions posées par l’État était claires au départ : “Nous ne financerons pas la généralisation de projet qui n’ont pas démontré leur efficacité, évaluation indépendante à l’appui” ok ça a du sens la dépense publique doit être efficace. “Nous ne serons pas durablement des financeurs majoritaires, la généralisation doit s’appuyer sur des financements mixtes” ok c’est logique, l’État impulse avec des fonds publics et les projets doivent développer une autonomie vis à vis de l’État en diversifiant, à terme, leurs ressources financières.
Avec LA MANU, nous avons donc suivi à la lettre ces conditions. Nous avons engagé une mutation du modèle économique et la part de financements de l’État est passée de 70% à 34%, en deux ans et demi. Nous avons cofinancé une évaluation externe de nos activités. Les résultats ont été considérés par le Ministère de l’emploi comme très positifs et susceptible d’ouvrir de nouvelle piste en matière de politique publique sur l’emploi des jeunes. Tous les financeurs ont été réunis par les ministères et ont confirmé, début 2011, leur engagement financier durable.
…mais ne respecte pas ses engagements
En dépit de ces conditions remplies, l’État à quand même décidé de couper brutalement ses financements en juillet 2011, n’accompagnant donc pas le projet vers son développement et s’excusant par la voix de ses services administratifs de cette rupture de deal.
En s’engageant dans cette dynamique d’expérimentation, l’État a imposé de lourdes exigences à ses partenaires, tout en étant incapable de tenir ses engagements en retour.
L’Etat doit apprendre à dealer
LA MANU n’est qu’un exemple parmi d’autres. Des dizaines d’expérimentations sont arrivées à leur terme fin 2011, que vont devenir celles qui ont su, en trois ans, afficher de bons résultats au servie de l’intérêt général ? Il sera intéressant d’observer cela avec précision car l’expérimentation-évaluation n’a de sens que si l’État se donne les moyens d’accompagner les projets qui fonctionnent vers leur développement voir leur généralisation.
Pour réconcilier la vocation de l’État et sa capacité réelle d’action, une chose est sûre il doit être capable de traiter avec les autres acteurs, les autres parties prenantes de notre société, sans imposer unilatéralement ses modes de fonctionnement. L’État doit être capable de dealer, de prendre des engagements et de les respecter, d’assumer la responsabilité des accords qu’il signe, s’il ne veut pas tuer la vitalité de ceux avec qui il contracte.
mots-clés : changement, engagement, expérimentation
Emploi des jeunes : passer à l’empowerment !
Une tribune publiée dans Les Echos du jour, signée par 20 personnalités du monde l’entreprise et de l’enseignement supérieur*.
“Permettre aux jeunes de prendre la main sur leur avenir c‘est un enjeu fondamental, dans un moment où les repères institués volent en éclat. Depuis trente ans les mesures stigmatisantes ou privilégiant des dispositifs « réparateurs » pour l’emploi des jeunes, n’ont pas permis de changer la mauvaise donne en France.
C’est dans ce contexte que nous avons contribué au développement de nouvelles façons d’agir pour renforcer la capacité de jeunes en formation supérieure à construire leur vie professionnelle. Par notre engagement et nos actions avec LA MANU, fondée en 2008 par Julie Coudry et Laurent Bérail, nous avons démontré l’efficacité d’une approche qui part des potentiels et des envies des jeunes plutôt que des accidents ou des problèmes. Ensemble, nous nous sommes ainsi forgés de fortes convictions étayées par une évaluation validée par les étudiants, les entreprises et les universités.
Très tôt dans leur formation, les étudiants veulent et peuvent s’engager pour se préparer au monde du travail en allant à la rencontre des entreprises. En plus des dispositifs institutionnels qui existent pour les aider, les jeunes ont un désir et même un besoin d’être actifs par eux-mêmes et de prendre des initiatives, d’être « à la barre ». Il est essentiel pour cela de leur en donner les moyens effectifs. En trois ans d’actions, ils n’ont cessé de nous étonner par leurs envies, leurs capacités, leurs engagements et leur professionnalisme. Ce sont des facteurs clé pour faciliter leur entrée dans la vie active.
Il faut aussi leur permettre de disposer d’un temps pour explorer leur personnalité professionnelle et se « frotter » à l’entreprise, avant leur recherche d’emploi. Un temps qui leur permet de développer leur confiance en eux en apprenant à valoriser leurs compétences et en se testant auprès des recruteurs ; de construire autour d’eux des réseaux de solidarité professionnelle pour que les logiques d’entraide ne soient plus le privilège de quelques-uns. Un moment consacré à explorer pour trouver le point de rencontre entre ses compétences, ses envies et les réalités du marché du travail pour repérer et se créer des opportunités. C’est un « plus » fondamental pour les jeunes et pour les entreprises qui les emploieront.
Dans notre société et son monde du travail où les mobilités seront fortes l’enjeu c’est d’acquérir les armes pour naviguer dans sa vie professionnelle plutôt que « d’être inséré », c’est pouvoir acquérir les outils, les réflexes, les moyens de faire sa place, aux différentes étapes de sa vie dans le monde des études et du travail. Plus que de chercher « à insérer les jeunes » il est temps de déployer des approches nouvelles sur une logique d’empowerment consistant « à donner aux jeunes les moyens d’accroître et de renforcer leurs capacités d’agir par eux-mêmes pour conduire leur vie professionnelle ».
Par un retrait brutal de ses financements, l’État a mis fin à cette expérience, pourtant, les enjeux que nous avons traités restent pleinement d’actualité. En matière d’emploi, les jeunes ne veulent plus avoir à attendre d’être en situation d’échec pour bénéficier d’un soutien. Il est bien sûr nécessaire que des filets de sécurité existent pour ceux qui sont en difficultés. Mais cela ne peut tenir lieu de solution proposée à l’ensemble des jeunes. Il faut aussi donner les moyens à ceux qui ne sont pas encore dans l’impasse de faire leur chemin.
On ne peut plus se contenter de leur proposer de partir à la recherche du meilleur dispositif “difficulté d’accès à l’emploi”. L’enjeu c’est donc d’agir par des mesures qui encouragent le choix et l’initiative, des mesures de valorisation de tous les talents. C’est la meilleure façon de démontrer par les actes que les jeunes ne constituent pas un problème mais un formidable potentiel. Puissance publique et entreprises ont donc tout à gagner à favoriser et à soutenir des initiatives génératrices d’autonomie, de créativité et de solidarité. Après trois années d’expérimentation, voici les enseignements que nous avons pu tirer et que nous avons souhaité faire connaître, car beaucoup reste à faire.”
*Signataires : Stéphane Roussel, DGRH de Vivendi ; Patrick Porcheron, Vice-Président de l’UPMC ; Nicole Notat, PDG de Vigéo ; Nicolas Véron, économiste ; Daniel Simon, Vice -Président de l’Université Claude Bernard, Lyon 1 ; Michel Meunier, président du CJD ; Hervé Sérieyx, ancien délégué interministériel à l’insertion des jeunes ; Christine Pochet, Directrice de L’IAE de Paris ; Philippe Hayat, président de 100 000 entrepreneurs ; Fabrice Lacombe, président Michael Page et Page Personnel France ; Guy Le Boterf, expert consultant en gestion et développement des compétences ; Dominique Reynié, Directeur de la Fondation pour l’innovation politique ; Anne de Blignières, Déléguée générale de la fondation Paris Dauphine ; Raphaël Bord, ancien président de LA MANU ; Carine Staropoli, Maître de conférence en sciences économiques à l’Université Panthéon Sorbonne ; Benoît Conley, ancien trésorier de LA MANU ; Christian Poyau, président de la Fondation pour la Croissance Responsable ; Séverine Jauffret, Directrice du service Carrières de l’ESSEC ; Denis Jaquet, président de Parrainer la croissance ; Philippe Naszalyi, professeur associé en sciences de gestion à l’Université d’Evry
Que reste-t-il de “la ville à prendre*” ?
Le 7 et 8 février le conseil de Paris débattra une ultime fois sur le sort de la Culée Rive Gauche du Pont Alexandre III. Ce pont construit en 1900, fait partie de ces monuments parisiens symboles de l’universalisme et de l’ouverture au monde. Or depuis 10 ans chacune de ces deux “jambes” abrite une vie bien différente de l’autre. Rive droite le ShowCase, haut lieu des nuits parisiennes, plutôt DJ, fric et paillettes. De l’autre, La Culée Rive Gauche lieu magique de création artistique et d’exposition libre.
L’animation, de ce deuxième lieu n’a jamais coûté d’argent à la puissance publique. Dératisé et réhabilité par l’équipe bénévole des gardiens du pont en 1999, équipé en son et lumière grâce au soutien de nombreuses entreprises industrielles mécènes. Il a accueilli des dizaines d’évènements iconoclastes et grandioses mettant à l’honneur oeuvres artistiques, sons, lumières, symboles et messages : défilés de créateurs, nuits musicales, expositions de peintures, de sculptures, de structures, rave parties, projection de films, performances… Il a accueilli de nombreux artistes en exil. Pour eux la Culée Rive Gauche a été à la fois un atelier de création et un espace d’exposition leur permettant d’exprimer par leur art les souffrances de la guerre civile qui sévit dans leur pays d’Europe ou d’Afrique, et d’interpeller les parisiens sur ces réalités lointaines.
Pendant toutes ces années pour conserver le droit d’administrer librement ce site qui n’était à l’origine que des catacombes à l’abandon, les gardiens du pont, emmenés par le fougueux réalisateur Patrick Brunie*, ont mené un véritable combat avec les autorités qui n’ont jamais officiellement autorisé le lieu. Mais désormais, il semble que la fin du combat soit proche. Pendant 12 années, des citoyens, des parisiens engagés pour faire vivre leur ville, des entreprises et des artistes venus du monde entier ont déployé une imagination véritable et une profonde ambition de forme et de fond, pour faire vivre ce site unique situés dans les entrailles de Paris.
A leur oeuvre et à leur projet, il semble que la Mairie de Paris ait préféré une
autre option. Elle a décidé de confier (dans le cadre d’un appel d’offre) la gestion de la Culée Rive Gauche à Addy Bakhtiar qui gère notamment…le Showcase, ainsi que de retenir son projet construit autour un restaurant japonais plutôt luxe. A l’heure des références récurrentes à l’Allemagne, il serait bon de regarder du côté de la politique culturelle de leurs villes pour s’en inspirer un peu. Que répondrait le maire de Berlin si on lui proposait de remplacer une fabrique culturelle autogérée au coeur d’un monument historique par un restaurant japonais huppé.
Pont Alexandre III, il semble que ta schizophrénie soit en passe d’être soignée, à coup de remèdes chocs bien de notre époque, désormais tes deux “jambes” vibrerons de la même énergie aseptisée.
* Il n’y a pas de hasard mais en 1979 Patrick Brunie avait réalisé La ville à prendre
Pour soutenir La Culée Rive Gauche
- “France O ma France” jusqu’au 12 février dernière exposition de 60 artistes avant démolition annoncée à la Culée Rive Gauche du Pont Alexandre III - Le 4 et 5 février nombreux évènements artistiques toute la journée - Rassemblement devant le QG de campagne de Hollande le 4 février à 16h
mots-clés : engagement, entreprendre, initiative, libres, ville


